Iliade, le théâtre brut

Luca Giacomoni a réuni des comédiens et des détenus de prison autour du texte d’Homère. Et moi je me suis pris une immense claque.

Ils sont tous arrivés sur scène en même temps. Il n’y avait rien, quelques chaises, pas d’autre costumes que leurs vêtements à eux. Ils ont juste planté leur regard sur nous. J’ai eu la gorge serrée. Qui sont ces hommes qui s’offrent au monde tels qu’ils sont, sans vanité, sans amertume, sans hésitation ?

Ma première pensée a été « Ce sont des guerriers ». Et le théâtre prend le pas, chaque personnage se présente et je vois Agamemnon en cet homme fier et balafré. Je sens leur fragilité aussi, la fébrilité de devoir parler devant cette masse sombre que nous formons. Mais aucun d’eux ne se dérobe, et c’est ce qui me prend aux tripes. Luca Giacomoni a eu le talent de ne faire aucune concession au texte, qui est remarquablement bien dit, avec l’articulation et la voix qui porte, tout en montrant les comédiens comme ils sont. Il n’a pas essayé de gommer leurs aspérités, leur manque d’expérience ou leur diction qui détone avec celle des comédiens que l’on a l’habitude d’entendre.

Pas de condescendance, pas de coquetterie, pas de sensiblerie. Des humains qui ne s’excusent pas d’être là. Et c’est de cet absolu que naît l’émotion. C’est du courage de ces hommes que le texte se révèle. C’est le théâtre dans ce qu’il a de plus puissant. Une connexion intense et sensible se crée avec le public. Je n’étais pas la seule à pleurer en les acclamant à la fin, en les voyant aussi fiers. Cette fierté était autant partagée par les comédiens de longue date que par les novices.

Dois-je préciser que je n’ai JAMAIS vu autant de noirs et d’arabes sur une scène de théâtre parisienne ? Devons-nous nous en réjouir ou déplorer que ce soit à l’occasion d’un projet aussi rare et spécial ?

Je suis ressortie sonnée. Je ne me suis jamais sentie aussi petite dans un monde si grand. Je mesurais combien ce projet avait du traverser d’obstacles avant d’arriver à moi. Combien l’idée en elle-même était pourtant simple. Je me suis demandé pourquoi j’avais l’impression d’avoir vécu un moment exceptionnel.

Depuis quelques temps, j’ai compris que l’entresoi était en train de tuer le théâtre. Vendredi, j’ai compris qu’il était aussi en train de tuer notre société, et qu’il était grand temps d’agir. Je ne sais pas encore quelle forme ça va prendre, mais il y a des moments qui nous font ressentir ce que l’on se bornait à seulement comprendre, et tout semble alors plus clair.

 

Iliade, du 4 au 14 mai au Théâtre Paris-Villette

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s