Le harcèlement moral, le mal qui ne se voit pas

Une seule personne peut faire de votre vie un enfer, sans que personne ne s’en rende compte.

MONSIEUR IMPORTANT

Récemment, j’ai revu Monsieur Important. Monsieur Important fut mon patron pendant plusieurs mois, il y a quelques années de ça. J’ai appris qu’il serait là quelques minutes avant son arrivée. Mon cœur s’est mis à battre, je suis devenue toute blanche et j’ai prétexté un coup de fil pour aller ravaler mes larmes. Mon expérience avec lui s’était très mal finie, et je ne l’avais pas revu une seule fois depuis.

Mon réflexe fut de parler aux gens autour de moi, les prévenir que j’avais vécu une très mauvaise expérience en travaillant pour lui et que c’était très dur pour moi de le revoir. Puis il est arrivé. Et j’ai continué à parler, j’ai prévenu toutes les personnes que je connaissais et qui étaient présentes.

Qu’auriez-vous fait à leur place, si quelqu’un déboulait pour vous raconter que cet homme, dont vous ne savez rien si ce n’est qu’il a des grandes responsabilités, est un pervers narcissique et qu’il lui a fait du mal ?

PARLER, AU RISQUE DE PARAÎTRE UN PEU FOLLE

Ceux qui étaient là m’ont écoutée. Personne ne m’a contredite, ils ont tous enregistré l’information, sans rien en faire de plus, si ce n’est quelques remarques du type « Il était pourtant charmant au téléphone », « Il a une bonne tête c’est bizarre », « Tu sais il y en a partout »… On m’a aussi conseillé de ne pas trop me répandre sur la question, ne sachant pas quels liens unissaient mes interlocuteurs à Monsieur Important.

Je ne pouvais pas me taire.Ca pourrait sembler courageux de ma part de parler, mais en même temps je ne pouvais pas faire autrement. Après tout ce qu’il s’était passé, le revoir interagir avec les gens comme le M. Important qu’il essaye d’être sans l’être vraiment me rendait malade. J’étais trop prise au dépourvu pour savoir quoi lui dire, à lui, quand il est venu m’aborder comme si de rien n’était. Mon seul moyen de ne pas faire de cette situation une complète mascarade, de ne pas lui rendre service, c’était de faire savoir aux autres que ce qui arrivait n’était pas normal.

Il est venu me parler quand je me suis retrouvée seule. Il m’a demandé de mes nouvelles, tout sourire, l’air de dire « Comme c’est drôle qu’on se recroise ! ». J’ai répondu avec le moins de mots possibles. Ca me semblait absurde d’avoir une conversation banale avec lui, mais je ne savais pas quoi faire d’autre. En partant, il a serré la main de tout le monde, et la mienne en dernier, en disant « Alors à bientôt Ariane ! », puis il a posé sa main sur mon épaule. J’en étais malade. Je me suis isolée dans un coin. Puis je suis partie, et j’ai marché dans Paris pendant 30 minutes en pleurant.

QU’ATTENDRE DES AUTRES ?

Au début, j’en ai voulu aux gens de ne pas avoir plus réagi, de ne pas avoir vu ma détresse. Et puis avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être fait la même chose à leur place. Si je n’avais pas vécu de harcèlement moral. Si c’était une parole contre la sienne.

Ceci n’est donc pas une diatribe contre les témoins de cette scène qui ont, à leur façon, participé à la loi du silence qui entoure ce genre d’histoires. Si cet article avait un but, ce serait plutôt d’encourager les victimes à parler, et de sensibiliser les autres aux spécificités sournoises du harcèlement moral.

Je ne regrette pas du tout d’avoir dénoncé Monsieur Important à qui voulait l’entendre. C’était ma meilleure défense, j’aurais aussi pu m’enfuir, ou faire profil bas. La prochaine fois que je le croiserai, et ça risque d’arriver, j’espère bien avoir le courage de lui dire devant tout le monde, calmement, qu’il vaut mieux pour lui qu’il ne m’approche pas. J’ai fait au mieux avec l’émotion et la surprise du moment.

LE HARCÈLEMENT MORAL, C’EST QUOI EXACTEMENT ?

Le problème, avec le harcèlement moral au travail, c’est qu’il s’agit d’une accumulation de petites choses qui, ensemble, rendent la vie d’un salarié insupportable. Quand on m’a demandé « Mais qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ? »,  je n’étais pas bien aise d’expliquer la situation en quelques mots. Tout ce que je pouvais raconter semblait banal : « Il me donnait un ordre puis son contraire juste après », « Il ne m’écoutait jamais » etc. On comprend mieux pourquoi la réaction des gens n’était pas à la hauteur de la détresse dans laquelle je me trouvais.

Le Code du travail stipule que « aucun salarié ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ».

Un comportement, aussi trivial soit-il, peut très vite devenir invivable dès lors qu’il devient systématique. Vous avez tous eu un voisin de bureau qui cliquette son stylo trop bruyamment. Imaginez que le harcèlement moral, c’est comme un cliquettement qui ne s’arrête jamais.

Aujourd’hui, si je n’avais pas pris le temps à l’époque de rédiger une lettre de 12 pages signalant tous les faits, je serais bien incapable de raconter en détails ce qui m’a mise dans un tel état. La mémoire fait souvent un tri salutaire. Voici une liste non exhaustive qui vous donnera une idée précise et concrète de ce que vit une personne victime de harcèlement moral :

  • Monsieur I. m’a demandé de me renseigner sur les tarifs publicitaires sur internet. Lorsque je lui rends un benchmark complet, il me répond « On n’achète pas de pub en ce moment ».
  • Concernant la stratégie : « on cible tout le monde », « il faut que tu arrêtes de vouloir avoir une vision à long terme », « commence à travailler au lieu de vouloir une stratégie ».
  • Ses retours sur mon travail : « tu n’es pas souple », « tu ne fais pas ce qu’on te demande », « je ne suis pas le seul à le penser ».
  • Ses retours sur mes propositions d’opérations de communication : « tu n’as pas idée du coût », « tu ne te rends pas compte »… Tout en refusant de me communiquer le moindre bilan financier, arguant que je n’allais « rien comprendre ».
  • Il a à plusieurs reprises insulté d’autres membres du personnel devant moi (« j’ai bien fait de la virer cette brêle de… »).
  • Lors de mon arrivée, Monsieur I. ne m’a jamais présentée officiellement à l’équipe, ni aux partenaires extérieurs.
  • Pendant plusieurs jours d’affilée, Monsieur I. ne m’adressait pas la parole et ne répondait à aucun de mes emails.
  • Un mardi, il s’est pointé dans notre bureau et a annoncé que la réunion du jeudi va se faire maintenant. Il a demandé à voir les chiffres que nous devions préparer pour jeudi, nous ne les avions pas. Il nous passe un savon.
  • Un matin, je rejoins le lieu d’une réunion prévue avec des partenaires. Il n’y a personne. Je l’appelle. Il avait avancé et déplacé la réunion, sans me prévenir.
  • Il m’appelait « schtroumpfette », malgré ma réticence explicite.
  • Lors de mes premiers jours, j’ai posé la question suivante à Monsieur I. : « Pourquoi ne prend-on pas une agence d’achat d’espace publicitaire indépendantes ? ». Il n’a pas répondu, a souri et s’est approché très près de moi, debout, alors que j’étais assise, puis il a appuyé sur mon nez avec son doigt.
  • Il s’adressait à moi de façon agressive, sous forme d’ordres autoritaires et avec vulgarité (« je m’en bat les couilles », « j’en ai rien à foutre », « ce connard de… »…).
  • Il a fait intervenir l’affect pour nous demander de fournir plus de travail, et accepter des conditions difficiles car il faut que « chacun y mette du sien ». Il me qualifiait de « négative » et en nous enjoignait de « trouver des solutions plutôt que de soulever des problèmes ».
  • Monsieur I. me coupait très souvent la parole et me répondait avant d’avoir entendu toute ma phrase.
  • Lorsque d’autres personnes étaient présentes, Monsieur I. me dénigrait systématiquement. Il m’empêchait de parler d’un geste de la main pour m’arrêter.
  • Monsieur I. faisait constamment autre chose pendant que je lui parlais. Il prenait des appels, mais en passait aussi. Il ouvrait du courrier, lisait ses mails, écrivait des SMS, triait ses papiers.
  • Au bout de quatre mois, Monsieur I. se trompait toujours sur mon prénom.
  • J’ai connu la colère, la dépression, la fatigue, l’indignation, la désincarnation, la perte de ma joie de vivre et de mon bon sens, de mes intuitions.
  • J’ai à plusieurs reprises stoppé ma vie sociale, par manque d’envie, par désir de rentrer immédiatement me coucher après le travail.
  • J’ai perdu la motivation avec laquelle je suis arrivée, mon enthousiasme quant au lieu magnifique où je travaillais.
  • J’éprouvais des difficultés à penser à autre chose et me concentrer. J’ai ressenti beaucoup de doutes sur mes compétences, je me suis constamment demandé si j’étais irréprochable, si je faisais vraiment tout ce que je pouvais pour mener à bien mon travail, si j’étais assez constructive et pas dans la contradiction systématique. Je culpabilisais de ne pas réussir à achever aucun projet.
  • J’ai pleuré à de très nombreuses reprises en rentrant chez moi, et sur mon lieu de travail.

LE CRIME PARFAIT

Voilà, maintenant que vous savez mieux ce qu’est le harcèlement moral, vous comprendrez pourquoi c’est très, très difficile à prouver. Des milliers de petites choses qui n’ont l’air de rien prises à part. Les procès sont donc rares. Pire : pris par la peur et le découragement, les gens ont tendance à se refermer sur eux-mêmes. Donc ils ne disent rien, donc chacun souffre dans son coin, et la situation peut donc continuer comme ça longtemps.

Dans mon cas, nous étions 3 à être touchés le plus directement, même si tout le monde en souffrait. Ca m’aidait de pouvoir en parler avec eux, bien sûr. Mais comment savoir si c’était normal, si on se plaignait de notre supérieur comme le font tous les employés du monde entier ou si c’était plus que ça ?

LES SAUVEURS

Ce qui m’a sauvée, c’est d’en parler à mes proches, mais aussi à la médecin du travail, qui la première à mis les mots de harcèlement moral sur ce que je vivais. Et, plus que tout, c’est la déléguée syndicale qui m’a sauvée. Elle a mis toute son énergie à dénoncer la situation. Elle s’est battue pour faire parler le reste de l’équipe, elle a passé des heures au téléphone avec nous, les syndicats, les avocats… Et elle a continué après mon départ pour défendre les droits de ceux qu’on a mis à la porte. Elle et ses collègues ont été mes alliés lorsqu’on m’a confrontée des « conseillers en réorganisation » qui tentaient de m’impressionner. Je suis reconnaissante à vie pour le système syndical et les institutions sociales françaises. Elles ne fonctionnent pas toujours mais, dans mon cas, elles m’ont sauvée.

Le harcèlement moral, c’est un ensemble de petits riens qui forment un tout insupportable. Ce n’est qu’en parlant que la société sera plus vigilante et prête à se défendre contre ces gens qui abusent de leur pouvoir et camouflent leur incompétence en écrasant les moins forts.

Les moins forts ne sont pas ceux qu’on croit. Et ceux qui ne sont pas assez puissants pour exister par eux-même, ceux qui pensent qu’ils n’ont de la valeur qu’en étant supérieurs à quelqu’un d’autre, et bien moi je les plains. Voilà, M. Important, je te plains, et tu ne me fais pas peur, je vois clair à travers toi. On est un paquet à penser pareil, et on ne s’arrêtera jamais de parler et de combattre les mauvais démons, qu’ils soient dans la vie ou dans nos têtes, qui nous disent qu’on n’est pas à la hauteur. L’amour triomphe toujours, bitch.

 

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2 réflexions au sujet de « Le harcèlement moral, le mal qui ne se voit pas »

  1. Toujours agir. Ne plus subir. Il faut dénoncer ces agissements. Entacher leur réputation. Semer le doute . Et à lui lui répondre. « Ah ça non j’espère ne plus jamais vous revoir ! »

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  2. Dans la pratique, savoir distinguer ce qui relève d’une pratique managériale excessive du harcèlement moral est parfois malaisé. Les poursuites pénales au motif de harcèlement moral posent souvent des problèmes complexes d’imputabilité et de réalité des plaintes avec pour conséquence l’aboutissement de peu de procédures : comme le harcèlement moral pose souvent de sérieux problèmes de preuves, il vaut mieux prévenir tout comportement harceleur par une politique de prévention qui en dissuade les auteurs potentiels, qui s’exposent à des sanctions nécessairement associées à une faute grave (mutation, suspension temporaire, voire licenciement).
    source : La prévention du harcèlement moral au travail : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/psychologie-du-travail/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=163&dossid=403

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