Puissante et vulnérable

« J’espère que vous allez laisser les histoires, c’est à dire la vie, vous arriver, que vous allez travailler avec ces histoires issues de votre existence -la votre, pas celle de quelqu’un d’autre- les arroser de votre sang et de vos larmes et de votre rire, jusqu’à ce qu’elles fleurissent et que vous fleurissiez pleinement à votre tour. C’est là la tâche, l’unique tâche. »
Clarissa Pinkola Estés – Femmes qui courent avec les loups

[edit du 28 janvier 2016]
Cela fait plusieurs semaines que j’ai publié cet article sur mon blog, et je n’arrivais pas à me décider à le partager. J’avais besoin de sentir que c’était le moment, mais j’étais toujours trop fatiguée, trop occupée, pas assez puissante finalement. J’avais peur de ne pas être restée fidèle à ce que j’y disais. Aujourd’hui fut pour moi un jour d’émotions fortes, fait de nouveau-né, de renoncement, de grands frissons et même de la Famille Bélier. OUI J’AI PLEURE A LA FIN. Comme une madeleine. Le jour parfait pour appliquer le principe que j’expose : je suis puissante parce que je suis vulnérable, et que j’embrasse cette vulnérabilité, avec tout ce qu’elle a parfois de gênant, de pudique, de pathétique ou de morne. Aujourd’hui quelqu’un m’a dit « Ce qui est beau c’est de plonger sans savoir où on tombe », alors voilà…

 L’illusion du post-féminisme et l’auto-censure

J’ai toujours vécu ma condition de femme dans un post-féminisme serein et assumé : chez moi, mon père faisait les courses et à manger, ma mère ramenait l’argent dans le foyer. Pour moi, les hommes et les femmes étaient égaux, le débat était clos. Bien que sensible aux combats qui sont menés pour les femmes partout dans le monde, je m’estimais relativement à l’abri. Bien sûr, il y a le plafond de verre, le harcèlement de rue, le modèle patriarcal, mais tout ça me concernait autant que le réchauffement climatique ou la Manif pour tous, puisque moi, je saurai me défendre, je saurai faire ma place.

Récemment, j’ai changé de perception de moi-même et des relations humaines en général. Pour plein de raisons, je me suis défaite d’une écorce vide faite de préjugés, de peur, de déni, et j’ai vu les choses différemment.

Depuis quelques années, en faisant mon chemin dans ce qui est majoritairement un métier d’homme, j’ai rencontré la condescendance, l’indifférence, le mépris, la drague lourde, la routine quoi. J’ai aussi fait des rencontres d’hommes et de femmes qui m’ont inspirée. J’ai commencé à comprendre que la condition des femmes était tenue par des liens si fins, si étroits, qu’ils en étaient presque invisibles. Des fils que nous tenons nous-mêmes. Je me suis longtemps refusée à voir la discrimination faite envers les femmes, justement au nom de cette égalité. Je pensais que c’était trop facile de tout mettre sur le dos de la domination masculine. J’avais l’impression que si on montrait de quoi on était capables, les choses continueraient d’évoluer dans le bon sens, que c’était inéluctable. Ce qui me gênait, et me gêne toujours dans le terme « discrimination » et le discours qui l’entoure, c’est cette idée des gentilles femmes victimes des méchants hommes qui feront tout pour leur mettre des bâtons dans les roues. C’est impossible pour moi de penser comme ça, je suis trop entourée d’hommes assez intelligents et sûrs d’eux pour ne pas avoir besoin d’écraser les femmes au passage.

Ce que je suis en train de comprendre, c’est que, au-delà des machos, des bas de plafond, des aigris et des frustrés, c’est un système de pensée ancestral et général qui nous met des bâtons dans les roues. Pire, c’est nous-même qui nous les mettons. Alors oui, j’avais étudié la sociologie et le déterminisme social, j’ai lu Lean in de Sheryl Sandberg, je SAVAIS que les populations discriminées ont tendance à intégrer leur soi-disant infériorité et à agir en se conférant à ces représentations. Je savais. Mais allez mettre ça en pratique dans votre vie, pour vous-même. Faites comme Mindy Kaling, actrice, scénariste et productrice américaine d’origine indienne, qui affirme avoir « le défaut de ne jamais partir perdante. C’est à cause de mes parents. Ils m’ont élevée comme si j’étais un homme blanc et blond qui mesure 1,80m ».

Moi j’irai même plus loin, car la question n’est pas « Que ferais-je si j’étais un homme ? », mais « Que ferais-je si je n’avais pas peur ? ». Bien sûr, les hommes sont concernés par les mêmes interrogations, les mêmes menaces de tomber dans le piège d’une virilité forcée et factice. Seulement moi je suis une femme, et je ressens les pressions qui s’exercent sur moi en tant que femme. Cela me passionnerait d’écrire sur l’homme puissant, le vrai, celui qui n’a pas peur de paraître impuissant. Et même, sur le couple puissant. Plus tard, plus tard, je donnerai la parole à toutes les formes de puissance de ce monde.

C’est quoi, être puissante ?

Ma « révélation de puissance » ne s’est bien sûr pas faite d’un seul coup, ce n’est que le résultat d’un long processus qui continue de se faire et ne s’arrêtera probablement qu’à la fin de ma vie. Ce processus, c’est tout simplement celui des questions que j’ai commencé à me poser il y a quelques années, des questions que beaucoup de gens se posent : que veux-je faire de ma vie ? Quel genre de personne ai-je envie d’être ? Quelle est ma définition de faire le bien ?

Un jour, j’ai décidé de devenir metteur en scène. Il n’y a pas eu de combat contre une famille normative, pas de fugue ni de rébellion. Juste une décision prise le jour de mon anniversaire, au Théâtre Marigny, dans le bureau de Pierre Lescure, alors qu’il me donnait un mouchoir, l’air gêné, évitant mon regard, alors qu’il venait de m’annoncer que mon contrat de chargée de communication s’arrêtait.

Depuis, les questions ne se sont jamais arrêtées : c’est quoi, être une artiste ?  Est-ce qu’il suffit de prétendre savoir faire des choses pour y arriver ? Quelle sera mon exigence vis-à-vis de moi-même, et vis-à-vis des autres ? Suis-je capable de vivre dans l’instabilité financière et professionnelle ? Mais aussi : Peut-on aimer une seule personne toute sa vie ?  C’est quoi une vraie amie, est-ce que j’en suis une ? Pourquoi c’est si dur de vivre dans la routine ? Qu’est-ce qui me fait vibrer ? Est-ce que je profite assez du moment présent ?

Pour l’instant, être puissante, pour moi, c’est essayer de vivre tous les moments de ma vie sans craindre le rejet, l’échec ou l’humiliation. De faire mes choix en écoutant mon instinct. De me sentir libre de dire oui, de dire merde, de demander de l’aide. De donner sans être sûre d’être aimée en retour. D’arrêter de voir les obstacles sur ma route comme une confirmation de ce que j’ai toujours pensé (« et voilà, je le savais, je suis nulle »). De ne pas penser résultats, mais chemin. Et surtout, surtout, de faire ce chemin dans la joie.

Parlons concret

Comme j’exècre les généralités, parlons concrètement, parce que c’est bien gentil les grands mots mais même dans Cosmo ils nous disent que c’est mieux quand on a confiance en soi.

Je vais donc vous donner un cas personnel : pour moi, la puissance, c’est le jour où un comédien très talentueux, qui passe à la télé et que tout le monde adore en ce moment, a abandonné le projet qu’on avait ensemble, brusquement et à quelques semaines d’une échéance importante. J’ai été puissante parce que j’ai aligné mes tripes sur la table : je lui ai dit combien j’avais besoin de lui. Et puis le dialogue s’est tendu, il a commencé à se braquer. Alors je lui ai dit que je comprenais ses raisons, que je ne lui en voulais pas, que j’aurais aimé travailler avec lui, mais que tout irait bien. J’étais verte bien sûr. Mais après avoir fait la gueule 1h toute seule chez moi, il a fallu l’annoncer aux autres comédiens, ne pas les laisser tomber. Je suis donc passée à autre chose, sans acrimonie. Je n’ai pas laissé cet obstacle remettre en cause la valeur du projet ou mon talent. Je peux vous dire qu’il y a encore un an je me serais drapée dans une fausse indignation, je lui aurais trouvé tous les torts de la Terre pour ne pas paraître ridicule aux yeux de tous mes amis tellement excités à l’idée que je travaille avec lui, et j’aurais gardé ça comme un brique au fond du ventre.

J’ai observé depuis quelques temps les actes de puissance dont j’étais témoin. Ils sont partout et souvent on n’a pas conscience qu’on tient là quelque chose de fondamental. J’ai vu autour de moi des femmes :

  • Se mettre à faire à manger frénétiquement parce qu’on est en train de construire son couple et que ça nous rend fertiles, créatrices, nourricières.
  • Aimer son travail. De façon obsessionnelle. Ne plus penser qu’à ça par moments. Oublier le reste, sans culpabilité.
  • Dire « Je suis une fille au top et je mérite mieux que ton indécision. Mais j’aurais pu t’aimer. »
  • Se faire draguer enceinte.
  • S’autoriser à faire quelque chose sans que personne, absolument personne, ne le sache.
  • Aimer les hommes, même quand ils nous font du mal.
  • Transmettre le goût de la puissance comme des graines qui germent tout autour de soi.
  • Décider de ne plus vivre avec son conjoint, pour mieux le voir.
  • Ne pas répondre quand sa mère appelle.
  • Danser, chanter, écrire, crier, lâcher ses cheveux et se trouver sexy

Vulnérable

Je découvre que ce que j’appelle puissance s’appelle aussi… vulnérabilité. Devenir puissante, ce n’est pas se débarrasser de ses faiblesses, mais les porter en étendard. J’ai envie de tout manger à grandes bouchées, d’être généreuse et de m’exposer. Parce que, quoiqu’il arrive, je vais me prendre plein de portes dans la gueule. Comme tout le monde, je vais aimer trop fort, ou pas assez, je vais être blessée et on va m’en vouloir. Alors, au lieu de minimiser les risques, je vais me foutre dedans jusqu’au cou. Parce que ma réserve d’amour et de volonté est inépuisable. Je suis assez solide, et bien entourée. So bring it on.


Si vous avez envie d’être encore plus vulnérable parce c’est cool, faites comme moi : regardez cette Ted talk passionnante de Brené Brown intitulée « Ecouter la honte », entourez-vous d’amis bienveillants avec qui partager vos découvertes introspectives, et surtout, surtout, lisez Femmes qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés. S’il-vous-plaît.

femmes qui courent avec les loups
Parce qu’il n’y a rien de tel que de courir dans les bois avec un seul sein nu

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Une réflexion au sujet de « Puissante et vulnérable »

  1. Salut Ariane,
    Il est 6 h 43 dans ma petite cuisine , mon chat sur les genoux et un gros rhume qui me fait levée trop tôt ! Et paf j’allume mon p’tit pc portable (trop bien) et je tombe sur ton texte.
    Tu sais quoi ? Tu m’as fait du bien alors juste merci ! Bravo pour ton courage et ta clairvoyance. A tout bientôt , comme dirait Thierry (qui dort, lui ^^). Bises . Laurence

    J'aime

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